vendredi 26 avril 2013

CARTE BLANCHE A L'ETOILE NOIRE (4) : ENSEMBLE VIDE (2/2)


Nouvel épisode de notre feuilleton en forme de carte blanche. En suite directe de la récente ballade dans le quartier de Podhum, hanté par ses ombres et ses non-dits, l'Etoile Noire nous entraîne aujourd'hui sur les pelouses du stade de Velež. Au football, comme dans les autres domaines de la vie courante en Bosnie-Herzégovine, il faut choisir son camp. Bon match !

Du rouge. Du rouge, du rouge, du rouge, du rouge. Du rouge sur les murs, du rouge dans le ciel aussi. J’habite du côté rouge de la ville, ça me revient chaque fois que je passe devant le bar des Ultras au bout de la grande rue de Podhum (1). Il y a toujours, assis à la micro terrasse, deux ou trois types qui ne savent pas sourire. Ils sont là, au croisement, comme des guetteurs. Ils n’aiment pas mes amis et bêtement je pense que j’aurais du mal à aimer les leurs.

Je déteste le football et bien plus encore, j’ai peur des stades. Comment en effet, ne pas remarquer qu’avec une affolante régularité, les conflits commencent dans les stades qui, invariablement se transforment ensuite en prisons, puis en lieux d’exécution. Je ne peux pas entendre le mot « stade » sans penser à l’agonie de Victor Jara dans celui de Santiago.
Aujourd’hui, c’est le Gradski Derby de Mostar. Velež contre Zrinjski, les blancs contre les rouges, les Ultras contre Red Army, la police spéciale contre Mostar, le chagrin contre l’impunité.




Je ne sais plus ce qui m’a fait dire que je devais aller au match. Certainement l’impression que tant que je n’aurai pas vu ça, je ne pourrai pas vraiment comprendre la ville dans laquelle je vis.
C’est la 1ère fois que les Ultras viennent dans le stade de Velež, à Vrapčići, à la sortie de Mostar, sur la route de Sarajevo. En quelque sorte, il ne faut pas rater ça n’est-ce pas ?
Un fait insignifiant devient un événement qui met la ville à cran. Ils vont venir. Ici. « Sur notre territoire » dit – on. Et parce que 100 types en blanc et rouge font 2 kms en bus jusqu’à un stade, la police spéciale descend de Sarajevo, des hélicoptères volent aujourd’hui plus que les autres jours, des coups de feu sont tirés accompagnant des fusées rouges qui déchirent le ciel d’un bleu impeccable en cette fin octobre.
Dans le stade nous sommes 6000 il parait. 6000 personnes en rouge. En face, là bas, de l’autre côté du terrain, derrière deux rangées de playmobils armés jusqu’aux dents, la tribune des Ultras est ridiculement frêle et petite.




Il y a tout un cérémonial que je découvre, des chants, des slogans, des sortes de chorégraphies. Des rites. Le match commence, les Ultras arriveront 10 mn après le début du match et partiront avant la fin. Comme ça on ne se croisera pas et tout se passera bien : le plus célèbre tour de magie de la ségrégation.
Sur le terrain, la peur de l’étincelle force les joueurs des deux équipes à une courtoisie outrancière et quasiment ridicule.
Les bus arrivent, la petite tribune se remplit rapidement. Des drapeaux, des bannières, poings tendus.
Velež marque un but. Une liesse qui me semble presque feinte s’élève du stade, comme une joie fatiguée. Un autre match se joue, là, devant moi.

 
De la tribune en face s’élève une chanson que je ne connais pas et dont je ne distingue pas les paroles. Mes amis eux les connaissent et le stade se fige. On n'entend plus que cette chanson et le bruit des coups de pieds sur le ballon. J’entends « sang », j’entends «Neretva ». Tout s’est figé. L’air, le soleil, le temps surtout. Seul le ballon continue de circuler. Je me concentre sur le bruit mat des coups de pieds sur le ballon. Je me tourne pour regarder le public, j’ai le soleil dans les yeux, je ne vois rien.
Je me souviens avoir entendu quelque part qu’on se souvient toujours de détails souvent incongrus ou insignifiants lors de moments très forts.
J’ai l’impression fragile d’être la seule à pouvoir faire quelque chose. C’est ridicule mais c’est pourtant le sentiment qui me traverse à ce moment là. Je me sens responsable de l’effroi de mes amis. J’allume une cigarette, je ne sais pas quoi faire d’autre.
Je réalise qu’un match dure très longtemps. (Celui-ci dure depuis 20 ans, sans mi temps, et si j’osais filer la métaphore, je dirais que les joueurs sont épuisés, que les arbitres gisent endormis au bar et cuvent une cuite monumentale).
S’ensuit une réaction en chaine de slogans, de chansons, de cris, d’applaudissements. A la fin Velež gagne. Les Ultras sont déjà repartis de l’autre côté de la rivière sous bonne escorte.




Nous quittons le stade dans cette joie en carton qui s’estompe au fur et à mesure que nous nous éloignons. Chacun commente le match, le refait, se le repasse déjà dans sa tête. Personne ne parle des Ultras. Personne ne parle de la chanson. Personne ne parle de la victoire.
J’entends encore le bruit des coups de pieds sur le ballon et c’est finalement le souvenir le plus prégnant que j’ai de ce match.
Je me souviens des jours qui ont suivi. Nous sommes entrés dans l’automne le lendemain du derby, la température a chuté de 15 degrés dans la nuit.
Je me souviens de soirées passées emmitouflée sur la terrasse à écouter le son de la Neretva et le bruit des coups de pieds sur le ballon. En boucle et très fort.
Je me souviens de la première balade que j’ai fait au travers de Mostar quelques jours après le match et du sentiment qui m’a saisie lorsque j’approchais du bar des Ultras au bout de la grande rue de Podhum.
Je me souviens que je me suis promis de ne plus jamais avoir peur de la ville dans laquelle je vivais.

(1) voir épisode précédent.


En illustration musicale  de cet épisode, l'Etoile Noire nous propose de découvrir Edo Maajka, rapper bosnien dont ce "Mater Vam Jebem" ("Allez tous vous faire foutre!") résume avec amertume et lucidité les ratés et impasses bosniens (traduction en anglais des paroles ici). Le morceau date de 2005...La situation n'a guère changé depuis.


Texte et photos (c) Crna Zvijezda

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Au vu de l'Histoire récente de la Yougoslavie, et étant donné que je n'ai pas envie de jouer à EULEKS ou à la FORPRONU du web entre les suppôts de la Grande Serbie, les supporters de la Grande Croatie, ceux de l'Illyrie éternelle ou les apôtres de la guerre sainte, les commentaires à caractère nationaliste, raciste, sexiste, homophobe, et autre messages contraires à la loi, ne seront pas publiés et l'expéditeur sera immédiatement mis en spam.
Les débats contradictoires sont les bienvenus à condition de rester courtois et argumentés. Les contributions qui complètent ou enrichissent les thèmes abordés seront appréciées. Merci