mardi 24 juillet 2012

CARTE BLANCHE A L'ETOILE NOIRE : LE HAVRE (1)

Il y a quelques mois, alors que Yougosonic soufflait sa première bougie, nous avions annoncé quelques nouveautés pour le blog, parmi lesquelles l'envie d'ouvrir occasionnellement celui ci à d'autres "plumes 2.0" ayant des choses à dire sur l'ex-Yougoslavie. Premier round aujourd'hui de cette nouvelle rubrique, intitulée tout simplement "Carte Blanche". Nous avons le plaisir d'accueillir "L'Etoile Noire", une lectrice fidèle du blog que nous avons, devant la pertinence de ses remarques sur Facebook ou ici même, convié à venir partager un peu de son ex-Yougoslavie à elle. 
En l'occurrence, c'est à Mostar, en Herzégovine, où l'Etoile Noire a vécu plusieurs années, que cette carte blanche nous emmènera. Une balade en plusieurs épisodes, mi-docu, mi-romancée, une sorte de feuilleton, où peu à peu se dessinera l'attachante complexité de cette ville. Bon voyage, chers lecteurs, et bienvenue à l'Etoile Noire à qui nous donnons la parole : 


"Lorsque Mr Yougosonic a eu la gentillesse de me proposer cette carte blanche, le vieux rêve d'écrire à propos de Mostar a refait surface. J'y pensais depuis très longtemps sans oser coucher un seul mot sur le papier ou sur mon clavier d'ordinateur, intimidée par mon amour inconditionnel pour cette ville et la peur de la trahir. J'aimerais avec cette carte blanche parler de Mostar en y flânant et en essayant de parler de la ville autrement que par poncifs lus et relus, toujours les mêmes, le pont, la division, les communautés, la guerre. Mostar est faite d'extrêmes radicaux et de très nombreuses nuances parfois imperceptibles qu'il faut bien du temps pour ressentir. J'ai eu la chance d'en saisir quelques unes que j'aimerais ici restituer au fil de cette promenade nonchalante. En espérant donner à quelques un(e)s l'envie d'aller s'y perdre."

La rue Husrefovića descend tout droit vers la Neretva. C’est une impasse clôturée par un portail imposant.
Le numéro 16 de la rue Husrefovića est une splendide et vaste maison ottomane installée sur trois niveaux surplombant un petit jardin envahi, selon moi, par les plus beaux rosiers de Mostar.
Le niveau le plus haut de la maison est doté d’une terrasse en bois insensée, terrasse sur laquelle on vit d’avril à octobre en regardant la rivière, sa rive droite, l’Ouest de la ville.

Mostar. 
Au fond, la colline de Hum et son imposante croix dominant la ville.
Photo (c) Crna Zvijezda


Sur la gauche, la si belle colline Hum, défigurée par une croix immense, surveille la ville. J’aime la regarder, parfois plusieurs heures d’affilée, en prenant différentes positions pour essayer de ne pas voir la croix. J’aime regarder la façon dont la lumière d’Herzégovine la modèle et la sculpte, comment ses plis, ses ravins et ses aspérités se révèlent au fil des heures. Des amis me racontent souvent comment, enfants, ils passaient leur temps libre à partir à l’assaut de Hum, à y jouer, y crapahuter, y picniquer. C’est de son sommet que l’Est de la ville assiégée a été bombardé. Aujourd’hui c’est le plus grand champ de mines de Mostar. Elle est belle mais si menaçante que j’éprouve de grandes difficultés à ne pas la craindre.

Aux pieds de la maison, la Neretva fend la ville du Nord au Sud. Sa couleur légendaire ressemble à du vert bouteille fondu, son débit formidable et ses variations de niveau imprévisibles font d’elle une présence fascinante et dangereuse. Tous les étés, malgré les nombreuses mises en garde, il y a au moins une noyade. Parfois des touristes écrasés par la chaleur sans merci de Mostar cherchent un salut temporaire dans la fraîcheur de la rivière et y disparaissent pour toujours.

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"Mala Neretva"

J’ai un petit jeu matinal avec la Neretva. Quand je me réveille, avant d’ouvrir les yeux, j’écoute la rivière et tâche d’estimer au plus juste son niveau en évaluant le son qu’elle produit. Mala Neretva. Velika Neretva. Petite ou grande, sa présence sonore est largement aussi impressionnante que la beauté qui s’en dégage. Je me lève, je mets de l’eau à bouillir pour le café et sors la regarder pour emplir mes yeux de son vert dès le réveil. Je sors la regarder pour que ce soit la première chose que je vois chaque jour et aussi pour vérifier si mon estimation de son niveau était juste ou non.

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"Velika Neretva"

Hum et la Neretva résument l’ambivalence de la ville. A la fois splendide et repoussante, secrète et béante, il faut du temps pour se faire à Mostar. Il faut du temps pour la découvrir et ne jamais espérer la comprendre.

Je regarde la ville de ma terrasse et n’en vois que sa rive droite, c’est-à-dire quasiment rien et pourtant ce petit rien me renseigne sur le quotidien de mes voisins d’en face. Les cafés à l’ombre d’un šadrvan (*), le travail dans le jardin, l’étendage du linge, les pêcheurs dangereusement perchés sur les rochers surplombant de petites grottes intimidantes le long de la Neretva. Tout cela disparaît lorsqu’il y a des tensions dans la ville.
On ne sait pas toujours ce qui s’y passe, mais on sait qu’il se passe quelque chose lorsque le pont Tito est désert, lorsque les šadrvan sont vides, lorsque le silence de cette partie de la ville écrase le raffut de la rivière.

Une Sadrvan (prononcer "Chadeurvanne")
Photo (c) Mojaslikasarajeva

J’ai toujours du mal à quitter la terrasse, elle me met en retard partout et quasiment tout le temps. Je ne peux me défaire de cette vue, du son de la rivière en contrebas et de l’abri qu’elle procure quand la ville se tait. La quitter est un effort.

Mostar se déploie autour de cette terrasse et le dehors est toujours plein d’improbables, d’imprévus. L’appendice qu’est la rue Husrefovića me relie à la ville, le moindre orage la transforme en torrent impraticable. Un jour la terrasse partira à la dérive sur la Neretva et ira arpenter d’autres rives mostariennes. C’est un univers autonome et magique. 
Un cocon qui protège de tout sauf de soi. 
La quitter, c’est affronter Mostar.

Mostar

Un jour que je remonte ma rue péniblement, abrutie par la chaleur, j’ai à peine parcouru 30 mètres et je suis déjà à bout de souffle, asséchée par l’air brûlant. La sueur me tombe sur les yeux et coule le long de ma nuque, mes tempes ruissellent, je m’arrête et me passe la main sur le visage pour m’essuyer. Je ferme les yeux, je reste là, à 30 mètres de la maison, au milieu de la rue Husrefovica. Je rouvre les yeux, un vieil homme me fait face. 
Je ne l’ai pas entendu descendre la rue. Lui aussi longe les maisons pour chercher l’Ombre.
C’est un vieil homme très maigre, très beau, très bien habillé. Je le regarde, et le détaille de la tête aux pieds. Il porte un costume trois pièces noir et une chemise blanche dont je vois qu’elle est élimée au col et aux manches.
Je me demande comment il survit dans tous ces vêtements. Ca doit tenir aux gênes. Il faut être mostarien depuis des générations pour ne pas s’évanouir dès le deuxième jour de chaleur.
Il se tient là, à un mètre cinquante de moi, très droit, le visage fermé, presque hostile.
Je ne bouge pas, je ne me sens pas très bien. Ma main gauche cherche un appui sur le mur de la maison devant laquelle nous nous faisons face. Mon serbo croate m’échappe, je n’arrive même pas à articuler un simple « bonjour ». Je me demande si je vais m’évanouir.
Le vieux me regarde de ses yeux bleus incroyables. Je crois que je l’ai déjà vu se promener en ville avec le président de l’association des partisans de Mostar, Alija Bijavica, le plus jeune partisan de la ville. 

Alija Bijavica (à gauche) 
et les membres de l'association des partisans de Mostar
Photo (c) Crna Zvijezda

D’ailleurs, ils se ressemblent. Ils sont beaux, élégants, majestueux, et ont quelque chose de profondément farouche dans le regard.
Le vieil homme me regarde toujours.
Lui aussi cherche un appui avec sa main droite sur la façade de la maison. Je l’ai arrêté dans sa promenade, dans sa descente de la rue.
Je relève la tête, je vais réussir à lui dire bonjour. Je reprends mon souffle et au moment où les mots semblent vouloir franchir mes lèvres, le vieux tape le sol de sa canne de quelques coups secs et en se penchant doucement vers moi, il plante son regard dans le mien. J’ai presque envie de reculer. Un sourire énigmatique mais sincère surgit sur son visage et il me lance « c’est ma rive droite de la rue ! » en soulignant chaque mot d’un coup de canne sur le sol.
Son ironie et son rire facétieux me redonnent de l’air.
Il me regarde encore comme pour vérifier que j’ai compris l’allusion. Je lui souris mais je suis incapable de lui dire que oui, j’ai compris et que tout mon être, à ce moment, se nourrit de son ironie, de son humour et de son mépris de la division de la ville. Sa blague me fait rire mais me donne également envie de fuir.
J’ai honte de mon incapacité momentanée à lui répondre dans sa langue. Je suis étourdie et assommée. Je continue de lui sourire et lui pose doucement la main sur le bras puis je reprends mon chemin.

Parfois la météo fait bien les choses : Hum sans sa croix
Photo (c) Crna Zvijezda

La rue Husrefovića est si courte et pourtant parfois si dure à remonter. Le haut de la rue, à l’angle de Fejčeva, artère piétonne principale de l’Est de la ville, est à l’ombre toute la journée. J’ai toujours hâte de l’atteindre. La blague du vieux m’a fait perdre la mémoire. J’arrive en haut de la rue et je ne sais plus où j’allais. Je me retourne, le regarde descendre vers la Neretva et j’ai envie de le rejoindre. Mais je n’ose pas.
Plus tard, je demande à mon propriétaire qui peut bien être cet homme. Il me suggère que j’ai peut-être rencontré le fantôme de Monsieur Husrefović, partisan célèbre qui a donné son nom à notre rue.

Une petite illustration musicale, sélectionnée par l'Etoile Noire en personne :
Arkul : très beau duo de musique séfarade basé à Mostar


A suivre....

1 commentaire:

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